Jean-Louis MICHEL. Enfant de Troupe en 1796
Une destinée hors du commun


jl.michel


                                Jean-Louis MICHEL est né en mars 1785 au Cap Français sur l'île de Saint-Domingue. Orphelin, il arrive en France à l'âge de huit ans et est recueilli par une famille de Montauban. En 1796, il devient Enfant de Troupe au 32e d'infanterie où il fut d'abord tambour-major lors de la Guerre d'Espagne. Il est enregistré fils " d'inconnu et d'Adélaïde (négresse libre "), mesure 1,56 m et décrit " le visage rond, le yeux noirs, nez épaté, cheveux et sourcils noirs (mulâtre) ". Au cours d'une revue, le colonel, frappé par ce pupille chétif décida de le confier au maître d'armes.
" Ce moricaud n'a besoin que de beaucoup de développement, il n'y a qu'à l'envoyer à notre maître d'armes qui en fera son affaire ".
                                A force de volonté et de travail, le petit moricaud se développa tout en maniant fort bien les armes, il quitta le plastron des prévôts pour celui du maître du régiment : Monsieur d'ERAPE, gentilhomme belge qui s'intéressa particulièrement à son nouvel élève et en fit un tireur supérieur. Jean-Louis garda toujours une vénération pour son Maître d'ERAPE.
                                De bonne heure Jean-Louis s'appliqua à faire des armes avec simplicité : il avait compris que l'escrime est une science des mouvements du corps et il en étudia constamment les règles et l'harmonie. Il cherchait tout ce qui pouvait simplifier le jeu, régulariser les mouvements et les coordonner entre eux. Il s'appliqua, avant tout, à supprimer tout ce qui lui paraissait inutile ; les voiles, les sauts, les pirouettes, les saints affectés. Aussi, les vrais amateurs admiraient sa garde naturelle et bien assise, le développement de sa fente, sa rapidité dans l'attaque, son impassibilité dans la défensive, enfin la régularité, même dans des circonstances imprévues, de tous ses mouvements, qui semblaient s'enchaîner naturellement les uns aux autres.
Mais ce n'était pas seulement dans les assauts que Jean-Louis déployait ses belles qualités : l'enseignement fut son premier devoir, son mérite le plus vrai et, d'ailleurs, la source la plus pure de sa réputation.
Il résumait ainsi sa méthode d'enseignement :


" Développer progressivement l'élève, scruter attentivement ses moyens et ses défauts, les compenser à propos les uns par les autres, donner pour toujours de l'assurance dans l'assiette du corps, un jeu large dans les articulations, unir la vigueur et la promptitude au moelleux et à la souplesse : régulariser, coordonner les mouvements avec une grâce sévère, les rendre presque solidaires les uns des autres, habituer l'élève a sentir et à juger les mouvements, à les lire, pour ainsi dire aussi rapidement que des notes de musique, s'occuper avant tout de l'intelligence de l'élève, s'assurer, par tous les moyens, qu'il n'est pas une simple machine qui exécute des mouvements, mais qu'il a la conscience de ce qu'il fait ".

                                Sa réputation de maître, de tireur et de duelliste se répandit dans toute l'armée. Bien que n'étant pas d'humeur batailleuse, il alla une trentaine de fois sur le terrain.
A un bravache qui l'importunait depuis un certain temps, essayant de se battre avec lui, Jean-Louis, excédé, lui fit savoir qu'il acceptait, à condition que son fleuret fut boutonné et que celui de son provocateur ne le fut point. Les témoins essayèrent de s'opposer à cette forme insolite de duel, mais devant l'assurance et le sang froid de Jean-Louis, ils cédèrent.
Après avoir paré quelques attaques, Jean-Louis riposta par un cinglant coupé de quarte en tierce, lancé comme un coup de fouet et qui laboura littéralement le visage de son téméraire adversaire. C'est en 1814 qu'eut lieu le combat épique dont Jean-Louis fut le héros.
Le 32e régiment, dont Jean-Louis était le tambour-major et le maître d'armes, faisait partie de la 3e division de l'Armée d'Espagne qui venait d'arriver à Madrid. Une centaine de sous-officiers et de soldats de ce régiment se trouvèrent en bordée dans les faubourgs de la ville et se querellèrent avec des militaires du 1er régiment composé d'Italiens engagés dans l'Armée française. Le sang coula et, malgré l'intervention de leurs chefs, les soldats ne cessèrent de se battre que lorsque leurs officiers leur promirent de régler cette querelle loyalement : il fut décidé que les deux maître d'armes et leurs prévôts se battraient en duel devant les deux régiments assemblés.
Quinze tireurs furent ainsi désignés de part et d'autre. Le premier maître du 1er régiment Giacomo FERRARI se mit en garde devant le premier maître du 32e régiment : Jean-Louis, qui lui porta un coup droit a l'épaule ; malgré sa blessure, Ferrari voulut riposter ; trop tard, une remise d'opposition lui transperça le sein gauche et l'Italien s'effondra. Tour à tour 12 prévôts italiens succédèrent a leur maître : deux furent atteints mortellement, les dix autres furent mis hors de combat. Jean-Louis avait touché 27 fois et n'avait pas été égratigné.

                                Jean-Louis MICHEL suivit le cours des campagnes de l'Empereur : Egypte (An VIII et IX), Ulm (An XIV) où il fut blessé d'un coup de baïonnette à la lèvre supérieure, Prusse et Pologne (1807), Espagne (1808 à 1813), sur les Pyrénées en 1814 et le Rhin l'année suivante. En 1815, il fut nommé Chevalier de la Légion d'Honneur. Sa délicatesse d'esprit, son tact, sa politesse lui valurent l'affection de tous : ses subordonnés l'admiraient et ses supérieurs l'honoraient en l'invitant à leur table.
Lorsqu'il s'établit à Montpellier, la société restaurée, qui singeait la noblesse, se lança dans l'équitation et l'escrime. Jean-Louis sut tirer parti de la situation : il acheta une maison, installa une salle d'armes vaste et bien ordonnée (on pouvait y faire simultanément six assauts sans se gêner) et s'épanouit dans un enseignement qu'il continua toujours de perfectionner. Il donnait l'exemple de la bienséance et inspirait un grand respect : bien qu'aux jours d'assauts, il y eut beaucoup de monde et quelquefois foule, jamais il n'y eut le moindre tumulte, on n'entendait que le bruit des épées ou des paroles brèves, qui coupent de temps en temps le silence qui convient à un exercice où l'action captive entièrement l'attention.

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                                La vieillesse semblait ne devoir jamais triompher de l'énergie de caractère et de la vigueur de constitution de Jean-Louis, cependant à près de 80 ans, il fut atteint de la double cataracte et fut opéré. Malgré cette infirmité, il ne cessa pas de donner des leçons, du matin au soir, avec un égal entrain. Il était surprenant de voir ce vénérable aveugle donner une leçon d'assaut, corriger les défauts que, seul, le sentiment du fer pouvait lui révéler et parer et riposter comme plus d'un clairvoyant.
Sa réputation de maître d'armes devint si grande qu'il réforma l'enseignement de l'escrime française avec les maîtres les plus réputés de PARIS, notamment avec BONNET premier maître des Cent Gardes et de la Maison de l'Empereur qui avait été son élève.

                                Marié à une espagnole, Joséfa MONTES, née à VILLENEUVE-das-ARRES, il eut une fille dont il fit un champion d'épée et de pistolet. Celle-ci se fit connaître dans de nombreux assauts et y gagna un mari. Mais si la notoriété du père fut grande, le souvenir de la fille est conservé d'une manière bien inattendue.
Il y avait à PARIS un musicien qui, lui aussi, venait de Montpellier. Il avait déjà fait jouer une opérette " Joséphine vendue par ses sœurs " qui avait eu un réel succès. Or un jour, ce musicien, Victor Roger, causait avec deux librettistes Antony MARS et RAYMOND ; Victor Roger leur dit : " J'ai, de l'époque où j'étais enfant, conservé le souvenir d'un personnage qui ne manquait pas d'originalité. C'était la jeune fille d'un maître d'armes qui ne rêvait que d'escrime et ne se trouvait bien que sur la planche d'assaut. Elle avait remporté de nombreux prix contre des escrimeurs civils et militaires et c'est grâce à l'escrime qu'elle conquit un mari. " Ne pourrait-on rien faire avec un tel personnage ?…
L'idée était lancée. Les librettistes se mirent à l'oeuvre et voilà comment en 1892 Mlle Jean-Louis, devenue Clairette PASTOUREAU, fille d'un maître d'armes, partait faire ses vingt-huit jours au régiment des Hussards de MONTARGIS, où elle fit d'ailleurs de nombreuses périodes…

Au début de 1865, Jean-Louis MICHEL perdit sa femme et ne put supporter ce malheur avec résignation, disant à ses intimes " avant un an, j'irai retrouver ma bonne compagne ". Et c'est ainsi qu'il mourut le 17 novembre 1865. Dans la matinée du 19 novembre 1865, un cortège religieux et militaire, suivi de quelques amis dévoués, accompagnait ainsi à sa dernière demeure, au cimetière Saint Lazare à Montpellier, un Ancien Enfant de Troupe hors du commun. Sur la pierre tombale, où sont gravés les insignes de la Légion d'Honneur et de la médaille de Sainte Hélène, on peut lire l'épitaphe suivante :



Ici repose M. Jean Louis Michel
Chevalier de la Légion d'Honneur
Professeur d'escrime de la ville de Montpellier
Titré de l'examinateur de la dextérité
philosophique et mathématique des armes
de tous les royaumes et seigneuries d'Espagne
né en mars 1785
Décédé le 17 novembre 1865



Ainsi vécut l'un de nos Grands Anciens. Bel exemple de ce que les Enfants de Troupe ont toujours été comme facteur d'intégration et de promotion sociale.

Michel ALAUX (58 Tu 64 Ai 65) président des AET de l'Hérault
avec la collaboration de Henri GELIS (49 Ai 54 CH 55) et Gildas LEPETIT (93 SC 97).







Sources : " Montpellier secrète et dévoilée " de Rolland Jolivet.(avec l'autorisation de l'auteur) Voir site
Archives municipales de la ville de Montpellier.
Archives du Service Historique de la Défense.